Tous les articles par Markus

A tort ou à raison

Peut-on justifier, ou expliquer, l’attaque russe de l’Ukraine ? Un ami m’a transmis ce point de vue de Paul-Henri Arni, paru dans « Le Matin », que vous pouvez aussi consulter sur ce lien : https://www.lematin.ch/story/vu-par-ukraine-russie-freres-ennemis-103301069

Paul-Henri Arni est historien, lauréat de «La Course autour du Monde» des TV francophones, ancien délégué du CICR et diplomate des Nations-Unies. Pour abréger, il expose dans son propos les erreurs qu’ont pu commettre les occidentaux dans leurs relations avec la Russie, en mettant en évidence la proximité toujours plus grande de pays membres de l’OTAN, alors que la Russie aurait voulu, dès Minsk II, et probablement même bien avant, ramener les « limites » de l’OTAN à ce qu’êlles étaient au temps de l’URSS et du pacte de Varsovie.

Je ne suis pas un expert de la politique russe, et n’entend pas le devenir; mais j’ai déjà pu lire ce genre de discours chez d’autres journalistes ou experts; ce discours – dont la thématique est souvent reprise dans les arguments de Serguei Lavrov – tend à justifier en partie l’agression de l’Ukraine par Poutine du fait de l’expansion de l’Union Européenne, et corollairement de son rapprochement des frontières de la Russie, avec l’implantation de l’OTAN dans des zones de plus en plus proches des frontières de la Russie. La Russie aurait donc été encouragée à agresser l’Ukraine pour qu’elle n’entre pas dans le giron de l’OTAN. Bon, je veux bien… Mais lorsque Poutine a unilatéralement annexé la Crimée (partie de l’Ukraine depuis Krouchtchev), il ne me semble pas qu’il était question d’OTAN. Pas plus lors de son agression de la Géorgie en 2008, alors que la Géorgie n’a pas de frontière commune avec l’OTAN ou l’UE. D’ailleurs certaines institutions en ont indirectement félicité le dirigeant russe en lui attribuant des évènements sportifs à visibilité internationale, Admettons toutefois que Gianni Infantino a fait pire – ou en tous cas aussi peu élégant – depuis…

On néglige souvent la vision très différente du monde que différents dirigeants ont adopté. Poutine, Xi, et plus récemment Trump ont des visions d’un monde divisé en zones d’influences. La Russie, c’est « ici », et autour de la Russie gravitent des pays qui sont plus ou moins directement soumis à la zone d’influence russe; des idiots utiles, comme la Biélorussie et son président Loukatchenko. L’Ukraine avec un président russophile n’eût probablement jamais été attaquée par Poutine, car elle restait dans la zone d’influence russe; en revanche, avec un gouvernement plutôt démocratique, elle risque de se tourner vers l’Occident, et doit donc être matée. Peu importent les raisons réelles ou fictives que l’on va invoquer, il n’est pas tolérable d’avoir une frontière commune avec un état qui n’est pas sous la zone d’influence russe. L’Union Européenne est dans cette optique un réel danger pour des autocrates comme Poutine, ou même Trump, car leur structure de gouvernance collégiale est assez séduisante pour des états comme l’Ukraine, même si cette structure s’accompagne de lourdeurs administratives.

Poutine a probablement plus peur de l’Union Européenne que de l’OTAN; après tout, les bases militaires de l’OTAN en Turquie, en Pologne et en Norvège, sont déjà à quelques kilomètres de sa frontière, alors que l’Ukraine n’avait, jusqu’à l’attaque par la Russie, pas encore été candidate à l’adhésion au traité de l’Atlantique Nord. L’Union Européenne en revanche est dangereuse parce que subversive aux yeux de dirigeants autocrates comme Poutine ou Trump. Elle donne l’impression aux habitants qu’ils pourraient décider de leur propre sort, et obtenir des avantages substantiels. Cette menace incite la Russie à inonder l’Europe Occidentale de cyberattaques et de tentatives de déstabilisation et de désinformation, comme récemment lors de la manipulation de l’opinion roumaine lors d’élections présidentielles.

Paul-Henri Arni a raison de rappeler certaines erreurs qu’ont pu commettre les Occidentaux dans leurs relations avec la Russie. La principale erreur, à mon avis, date de l’époque post-soviétique, alors que le peuple russe crevait de faim sous le gouvernement de Boris Eltsine, et qu’un rapprochement avec l’Europe occidentale eût été très bienvenu. Ce rapprochement n’a pas eu lieu, l’Europe avait d’autres soucis, et la Russie restait encore dans les esprits associée à la guerre froide.

Mais peu importent finalement les causes profondes de ce conflit. Je pense qu’aucune raison ne peut légitimer l’attaque militaire unilatérale d’un pays souverain, et je ne suis pas seul de cet avis. Le défaut du propos du journaliste est de passer sous silence (comme le fait Donald Trump d’ailleurs) ce fait avéré et indiscutable : la Russie est le pays agresseur.

Partager :

Tintin en Amérique

Je suppose que tout le monde a, un jour ou l’autre, entendu parler de Tintin, le reporter du « petit vingtième ». Le personnage de Hergé est emblématique de la bande dessinée et a contribué pour beaucoup à l’essor de cette activité au rang d’art à part entière. On parle désormais de « neuvième art » en évoquant la bande dessinée, encore que d’aucuns parlent aussi de « neuvième art » en évoquant la gastronomie…

Hergé avait à l’époque fait voyager son héros au Congo tout d’abord, puis en Amérique, où Tintin se mesurait à la pègre de Chicago, personnifiée par Al Capone, entre autres; Bien sûr, Tintin sortait vainqueur de l’affrontement après une série d’aventures invraisemblables, et avec l’aide de son chien Milou. Il repartait d’Amérique sous les vivats, en ayant démonté les gangs de Chicago et réduit la mafia à l’impuissance.

J’ai toujours pensé que le président ukrainien, Volodymir Zelensky avait quelque chose de Tintin. Pas forcément physiquement, encore que sa taille modeste et son visage ovale puisse suggérer une vague ressemblance. Non, c’est plutôt dans ce courage un peu naïf, une certaine insouciance dans l’entreprise, la certitude que le bon droit doive finir par l’emporter, la conviction que rien ne semble impossible que je vois des similitudes. Et puis, il a un passé de saltimbanque qui le rapproche du personnage de Hergé.

Tintin est retourné tout récemment en Amérique; mais cela s’est moins bien passé que la première fois. Le successeur spirituel de Al Capone était président des Etats-Unis, et il prônait ouvertement la paix imposée par le plus fort, soutenu en cela par son gouvernement. Tintin n’est pas sorti vainqueur de la confrontation, et n’est pas rentré chez lui sous les vivats. Et la diplomatie du plus arrogant, du plus puissant et du plus égocentriste gouverne désormais l’Amérique.

Partager :

Les aventures de Harry Zona

Harry est un individu qui a été jeune il y a bien longtemps, qui habite dans le canton de Neuchâtel, en Suisse. Comme de nombreux individus de cet âge, il a des ennuis de santé, mais dans l’ensemble il jouit d’une existence plutôt agréable et confortable.

Un vendredi d’octobre, en fin d’après-midi, Harry ressent une légère irritation au front, comme un léger coup de soleil sur la droite. Le lendemain, la sensation de brûlure était un peu plus forte, et il se rend à la pharmacie pour demander un avis autorisé. Il soupçonne un zona, et il sait que ce virus doit être traité aussi tôt que possible.

Le pharmacien consulté ne pouvait pas poser de diagnostic, mais proposa à Harry une pommade calmante, soi-disant ne contenant pas de de cortisone, – réputée néfaste en conjonction avec un zona – , mais qui s’avéra en contenir tout de même. Mais Harry restait sur un doute sur la conduite à tenir, et on lui conseilla une des rares permanences médicales ouvertes le samedi dans le canton de Neuchâtel, celle des Cadolles. Elle est tenue par admed, une entreprise du canton de Neuchâtel en difficultés financières notoires.

Harry se rendit dans cette permanence en fin de matinée du samedi, et après une longue attente, finit par être reçu au milieu de l’après-midi par une doctoresse qui l’examina sommairement, lui posa deux ou trois questions et lui dit en substance qu’il souffrait d’une piqûre d’insecte ou d’une allergie. Harry insista en demandant s’il ne s’agissait pas d’un zona, et obtint la réponse péremptoire et un peu sèche suivante :  » Non, non, cela ne vous fait pas assez mal pour que ce soit un zona, c’est probablement une allergie ». Et elle lui remit une ordonnance avec des anti-hystaminiques en dose massive, une pommade à la cortisone, et un anti-inflammatoire. Harry était très sceptique, car un diagnostic posé sur la simple indication de douleur, forcément subjective, du patient lui semblait un peu léger, et en tous cas dénué de toute démarche scientifique. Mais dans l’impossibilité d’obtenir un autre diagnostic, et une autre ordonnance, il se sentait obligé de se contenter de cela. Il était de toutes façons trop tard dans l’après-midi pour tenter de trouver un autre avis et une autre ordonnance, et Harry répugnait à se rendre aux urgences pour ce genre de problèmes. Harry rentra donc chez lui, mais avec une confiance quelque peu limitée en la pertinence du diagnostic, et se demandant si le traitement qui lui avait été prescrit était judicieux.

Le dimanche, Harry rencontra des amis; son front le brûlait toujours malgré la pommade, mais la douleur ressentie était suffisamment modérée pour permettre à Harry de plaisanter avec ses amis. En revanche, le lundi, la situation s’était fortement détériorée, son oeil droit était pratiquement fermé; la douleur n’était pas excessive, mais l’aspect le poussa à se rendre dans une autre permanence, un établissement qu’il avait déjà fréquenté par le passé, mais qui était malheureusement fermé le samedi, et là, un médecin identifia un zona avant même que Harry ne puisse lui dire bonjour. Il lui prescrivit immédiatement un médicament virostatique et lui dit que dans les 48 ou 72 heures, le problème serait réglé.

Sauf que le zona est un virus ayant une action complexe, et qui a des effets au-delà de sa période active; ce virus est de la famille des virus comme l’herpès ou la varicelle; tout le monde ou presque en est porteur, mais il s’active assez rarement, heureusement. Quand il s’active, il endommage les nerfs; il est donc vital de le traiter le plus tôt possible afin de limiter les dommages.

Un nerf endommagé envoie des signaux contradictoires au cerveau, qui interprète ces signaux comme de la douleur ou au mieux comme une démangeaison intense, voire les deux simultanément. Les nerfs ont la particularité de se réparer très lentement; un zona peut donc occasionner des douleurs difficilement tolérables plusieurs mois voire plusieurs années après que le virus ait été inactivé. Plus l’inactivation est rapide, plus la durée des douleurs sera brève; une attente de deux jours peut impliquer plusieurs mois de douleurs supplémentaires. Le diagnostic erroné de la doctoresse à la permanence d’admed n’est donc pas innocent. Il est même incompréhensible à certains égards. Se fonder sur l’impression de douleur ressentie par le patient, donc sur une information largement subjective, ne constitue pas une démarche scientifique, d’autant que les premiers symptômes du zona ne sont guère douloureux. Par ailleurs, il semble d’après divers avis que le diagnostic du zona ne soit pas très compliqué à réaliser de manière parfaitement objective; mais là, je ne puis être catégorique, bien sûr.

Harry Zona avait parfaitement réagi aux premiers symptômes; il a eu le tort de faire confiance à un diagnostic erroné et injustifiable. On peut dire qu’il a fait tout juste, mais que le médecin de la permanence (qui seul pouvait lui prescrire un virostatique) a quant à lui fait tout faux.

La morale de cette histoire ? Errare humanum est, bien sûr; mais il est des erreurs qu’un professionnel ne devrait pas commettre. De toutes façons, un diagnostic posé sur une information potentiellement subjective constitue une inadmissible erreur qui pourrait s’avérer grave. Et dans le doute, la responsable de ce diagnostic eût dû prendre un avis de tiers, sur une base photographique, par exemple; ou éventuellement prescrire un virostatique à titre préventif, pour la durée du congé dominical, en imposant un contrôle additionnel le lundi. Dans le doute, la prescription d’une pommade à base de cortisone est une hérésie, car la cortisone constitue un véritable booster pour le virus du zona. Actuellement, trois mois plus tard, les douleurs sont toujours suffisamment gênantes pour troubler le sommeil de Harry Zona, et lui pourrir l’existence, ainsi que celles de ses proches, en raison de la dégradation de son humeur, et de son irascibilité sccrue.

S’il vous arrive de ressentir une sensation de brûlure – comme un coup de soleil – localisée sur le corps, insistez pour obtenir un dagnostic précis, car le zona est semble-t-il assez facile à identifier de manière précise et infaillible, par un praticien compétent bien sûr. Mieux encore, faites-vous vacciner ! Ce n’est pas coûteux, ni douloureux, et cela vous évitera de longs mois, voire davantage, de douleurs et d’inconfort.

Partager :

Merci, madame la Présidente

Madame la Présidente de la Confédération Helvétique, madame Karine Keller-Suter, je vous avais posé une question peut-être impertinente il y a peu, et vous y avez répondu de manière magistrale. Je dois vous en remercier, même si votre réponse m’a beaucoup étonné, voire même choqué.

Ainsi, J-D Vance incarne pour vous un libéralisme inspirant pour la Suisse ? C’est en tous cas ainsi que j’interprète votre discours relativement élogieux; et je crois ne pas être le seul dans ce cas. J’avoue que votre réaction me laisse quelque peu perplexe : une personne représentant un gouvernement qui s’illustre par des propos mensongers, méprisants et outranciers serait donc un exemple à suivre, à vous en croire ? Une personne qui se mêle de donner des leçons à une Europe certes dans le doute, et qui de son côté représente une puissance qui bafoue les règles diplomatiques les plus élémentaires avec un mépris rare vous semble donc représenter un modèle inspirant ? Le président de cet Etat que M. Vance incarne a il y a peu gracié des gens qui s’étaient rendus coupables d’une attaque en règle contre le Capitole parce qu’ils refusaient les résultats d’une élection pourtant jugée parfaitement correcte par les autorités responsables. Est-ce là le genre de libéralisme que vous entendez prôner ? La liberté d’expression doit-elle inclure le mépris, le mensonge et l’invective au plus haut niveau du pouvoir ? Le Pèze, le Fric et le Saint Bénéfice doivent-ils éradiquer la démocratie pour que l’ultra-libéralisme puisse enfin triompher ?

Je vous demandais récemment quel était votre projet pour la Suisse; j’ai ma réponse, mais permettez-moi de vous dire que la Suisse dont vous rêvez n’est pas la mienne. Je me sens de moins en moins suisse et de plus en plus citoyen du monde, de ce monde où l’argent ne constitue pas la seule valeur d’importance, où le mensonge et le mépris ne permettent pas forcément de s’emparer du pouvoir. Ce monde se retrécit, sans nul doute; mais laissez-moi au moins l’illusion qu’il en restera toujours quelque chose, même quand votre projet se sera réalisé.

Partager :

e-Zorro

Vous connaissiez le terme de Scambaiting ? Je ne le connaissais pas, jusque très récemment. L’activité consiste à tracer le comportement d’arnaqueurs informatiques pour les empêcher de nuire, et éviter aux potentielles victimes des pertes d’argent parfois considérables.

Sous sa forme la plus simple, le scambaiting consiste à se poser comme potentielle victime et ainsi accaparer le temps de brouteurs ou d’escrocs au faux support technique. Sous sa forme la plus élaborée, il consiste à identifier et à dénoncer l’escroc informatique, et aussi à prévenir les préjudices en informant à temps les victimes potentielles de l’escroquerie.

Des justiciers des temps modernes, direz-vous? Apparemment oui; sauf que leur activité est totalement illégale, selon la loi de la plupart des pays d’Europe et aux Etats-Unis. Pour identifier un escroc informatique, il faut utiliser des moyens qui sont réservés par la loi à l’usage de la police, mandatée par une décision judiciaire. Mais une décision judiciaire ne peut intervenir qu’après un dépôt de plainte, donc après le préjudice; et de plus, une telle plainte n’a pratiquement aucune chance d’aboutir, car l’action de justice associée devrait se dérouler sur la scène internationale, ce qui rend toute intervention démesurément complexe et soumise à d’innombrables décisions de la part de tous les états concernés, en supposant que ceux-ci acceptent de collaborer. De fait, les croque-escrocs soignent particulièrement leur anonymat. Des justiciers masqués, en quelque sorte.

Ainsi, un « croque-escroc » qui dénonce un véritable escroc peut être poursuivi par la loi de la plupart des pays démocratiques pour utilisation de moyens illicites en vue de l’extorsion de données. Un croque-escroc qui dénonce un escroc prend beaucoup plus de risques pour lui-même qu’il n’en fait courir à l’escroc qu’il dénonce.

Nous sommes bien conscients que laisser Pierre, Paul, Jacques ou Jean faire la justice eux-mêmes ne constitue pas une solution viable à la cyber-criminalité, contre laquelle les lois existantes restent confinées à des frontières qu’Internet ne connaît pratiquement plus. Mais condamner lourdement des gens parce qu’ils dénoncent des méfaits coûtant des milliards à la société et mettant des personnes souvent fragilisées sur la paille constitue-t-il une attitude raisonnable ?

J’ai bien aimé regarder Guy Williams (puis beaucoup d’autres) incarner Zorro, le justicier masqué hors-la-loi quand j’étais enfant (et aussi plus tard, d’ailleurs); j’aimais bien le sergent Garcia aussi; mais depuis que ce dernier est devenu politicien, j’ai l’impression que la graisse de sa bedaine lui est montée au cerveau. Mais il nous reste Zorro. Enfin, e-Zorro.

Partager :

Les nouveaux seigneurs

Du Xème au XIIème siècle, l’Occident connut une société bâtie sur la relation très hiérarchisée entre un roi, des seigneurs, des vassaux et des serfs; on a appelé ce système le système féodal. Le roi était le souverain suprême, de droit divin; il dirigeait- ou parfois combattait – des seigneurs plus ou moins importants, ducs, marquis ou autres nobles, qui eux-mêmes disposaient de vassaux qui en dernier ressort commandaient à des serfs qui cultivaient la terre et recevaient la protection de leurs suzerains en échange de leurs récoltes et de leur bétail. Les serfs étaient illettrés, et la vision du monde qu’ils avaient leur était entièrement transmise par les religieux lors des messes, car les religieux étaient pratiquement seuls à savoir lire et écrire : ils contrôlaient donc complètement l’information. Ils dépendaient aussi d’une certaine manière des seigneurs qui les financaient en échange de l’absolution de leurs péchés. Indirectement, les seigneurs contrôlaient donc ce que leurs sujets de la plus basse extraction savaient du monde. Une meilleure diffusion de l’information lors de la Renaissance, en partie encouragée par l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, permit d’élever le niveau de connaissance des vassaux, puis des serfs, et le système féodal tomba peu à peu en désuétude, même si le principe hiérarchique qui lui était associé survécut longtemps encore en Europe. Actuellement encore subsistent des rois dont le pouvoir est souvent limité à de la représentation et à l’alimentation de la presse à scandales.

La Renaissance, dans un premier temps, puis le siècle des lumière et la révolution française eurent raison des derniers soubresauts de ce système féodal ultra-hiérarchisé, fondé sur l’exploitation des plus démunis en faveur des gens nantis, dont la seule qualité était la naissance dans une famille de la noblesse.

Les Etats-Unis s’apprêtent à acclamer leur nouveau président; mais pas que lui. A ses côtés, outre une équipe de supporters politiques bien établie se profilent les géants de la technologie, Elon Musk en tête bien sûr, mais aussi Tim Cook, Mark Zuckerberg, et Jeff Bezos pour ne citer que les plus fortunés. Ces gens ont le pouvoir de contrôler l’information, peut-être de manière moins absolue que ne le faisait l’église au XIIème siècle, mais de manière suffisamment efficace pour entretenir une désinformation nécessaire à l’entretien du pouvoir du président.

Donald Trump n’est pas une exception, il ne fait que suivre l’exemple de Poutine et ses oligarques, de Xi et de ses milliardaires très contrôlés, de Erdogan et d’autres, qui ont tous su modifier la constitution de leur pays pour s’arroger le pouvoir à vie, en s’entourant de proches plus ou moins sûrs, ou en tous cas suffisamment contrôlés pour pouvoir être éliminés rapidement au besoin. C’est sur ce dernier point que Trump aura peut-être des soucis dans le proche avenir, car les institutions américaines ne seront peut-être pas si faciles à contourner ou à supprimer que cela a pu être le cas dans d’autres pays.

Le roi -pardon, président- et son gouvernement d’un côté, les seigneurs économiques de l’autre. Serions-nous accidentellement, par le biais d’une faille dans l’espace-temps, revenus à l’époque des seigneurs féodaux ? Si l’église n’a plus le monopole de la désinformation, les géants des technologies de l’information et de la désinformation sont les auxiliaires du pouvoir en place, même si ce rôle de simples auxiliaires pourrait ne pas suffire longtemps à satisfaire leurs ambitions. La similitude avec le système féodal est en tous cas frappante. Il suffit de constater ce que beaucoup de pays vivent déjà pour se rendre compte que l’on n’est pas très éloigné d’un système fondé sur les inégalités les plus criantes entre ceux qui détiennent le pouvoir et ceux qui le subissent. D’ailleurs, certains états comme l’Arabie Saoudite n’ont jamais vraiment abandonné le système féodal, et semblent vouloir exporter leur prospérité pétrolière dans le monde entier à coups de milliards, de projets débiles, de coupe du monde de foot et autres jeux asiatiques d’hiver. D’ailleurs, Elon Musk n’est pas en reste, en matière de projets irréalistes, lui qui veut établir une colonie permanente sur Mars.

Ne restera-t-il que l’Europe pour défendre les valeurs démocratiques ? Voire… L’Italie est gouvernée par l’extrême droite, l’Allemagne, la France et l’Autriche sont minées par des partis ultra-conservateurs, pour ne rien dire du Royaume-Uni qui ne fait plus partie de la communauté européenne. Et les oligarques américains n’ont pas attendu l’élection de leur guide suprème pour attaquer ouvertement les démocraties européennes affaiblies, en prônant l’accession au pouvoir de l’extrême droite chaque fois que cela semble possible, et dénigrant ouvertement les partis au pouvoir.

Les seigneurs sont de retour; et ils n’ont pas beaucoup changé par rapport aux seigneurs du Moyen Age. Le pouvoir et l’appât du gain sont toujours leurs premières priorités, et dans cette logique, la démocratie est clairement un obstacle.

Bienvenue dans le nouveau système féodal.

Partager :

La société de la désinformation

J’ai par le passé pu discuter du fait que Internet est né d’une coalition improbable de militaires, d’intellectuels et de hippies… Les militaires sortant de la guerre de Corée et englués dans celle du Vietnam aspiraient à la paix; les hippies avaient une philosophie de vie en paix peut-être déraisonnable, mais en harmonie avec les aspirations de ces militaires fatigués de trop d’horreurs. Les intellectuels avaient un credo : l’échange d’informations allait sauver le monde; il suffisait de dire à l’adversaire à quel point on était heureux pour que la Terre entière bascule dans la démocratie. Les intellectuels ont inventé Internet avec cet objectif, et les militaires l’ont financé. Pour que l’échange d’informations soit efficace, il fallait que les médias soient gratuits : Internet a été gratuit. Accessible à tous; enfin, presque. Internet était considéré par beaucoup, à ses débuts, comme une arme permettant d’assurer une paix durable et de promouvoir les droits de chacun, par le libre accès à l’information qu’il allait garantir. Credo : comment croire encore en un dictateur lorsque l’on sait à quel point cela se passe bien dans une démocratie occidentale ?

Les concepteurs d’Internet ont été à plusieurs titres des visionnaires; ils avaient prévu le succès de leur réseau à une époque où l’on pouvait compter le nombre d’ordinateurs aux Etats-Unis sur les doigts des deux mains. Je me souviens d’un cours que j’ai suivi à Lannion dans les années 1976-77 où un maître de cours ironisait sur le fait que les adresses du protocole réseau ARPAnet (qui allait devenir plus tard le réseau IP, Internet Protocol) utilisaient un champ de 32 bit. Il commentait, avec un sourire condescendant  » Vous imaginez un monde avec 2 puissance 32 ordinateurs ?« . Ils ont été visionnaires, mais pas suffisamment : il y a bien plus de 2 puissance 32 objets connectés à Internet dans le monde à l’heure actuelle.

C’est dans les années 80 (bien avant l’apparition du World Wide Web) qu’apparaît la notion de société de l’information. Sans proposer de définition précise, on commence à appréhender le rôle que va jouer l’information dans la société à venir; les scientifiques sont bien sûr les premiers à appréhender ce rôle, dans le monde de l’échange de documents scientifiques, le transfert de fichiers informatisés représente une révolution relativement à la publication habituelle d’articles scientifiques. La médecine va également bénéficier de cet échange facilité d’informations qui va permettre des progrès inimaginables dans la précision du diagnostic, et dans la pertinence des soins appliqués. Mais le grand public devra attendre l’apparition du World Wide Web et les années 1990 pour appréhender cette révolution.

Les concepteurs d’Internet avaient rêvé d’un monde où l’information circulait librement dans le monde entier; mais ils avaient là encore sous-estimé leur réalisation. Lorsque le World Wide Web devint populaire, à partir des années 1995. la masse d’informations disponible devint si considérable que les utilisateurs se virent contraints d’effectuer des sélections. Ils allaient consulter un site bien précis pour obtenir les informations, et négliger les autres, soit parce qu’ils n’étaient pas au courant de leur existence, soit parce qu’ils n’avaient pas le temps de se préoccuper de plusieurs sources d’informations. Ce fut l’apparition de la première source de segmentation de l’information; cette segmentation avait toujours existé dans la réalité, la vision communiste des évènements différait de la vision occidentale; mais Internet avait été construit pour lutter contre cette dichotomie, et elle se manifestait à nouveau dans le cadre du réseau même qui avait été construit pour éviter cette séparation.

Plus tard, les réseaux sociaux allaient porter un coup sévère à la neutralité d’Internet en favorisant l’apparition de groupes d’intérêt. L’apparition des smartphones joua aussi un rôle essentiel dans cette segmentation : il est compliqué de chercher une information sur le réseau en utilisant un smartphone, en revanche, on l’obtient souvent par un message spontané venant du groupe d’intérêt auquel on est abonné. De plus, on consulte un smartphone dans toutes les situations d’itinérance possible et imaginables, dans un contexte où l’on n’a peut-être pas l’occasion ou l’envie de vérifier le bien-fondé de telle ou telle affirmation. Ces groupes d’intérêt, souvent simples trombinoscopes à l’origine, comme Facebook, remplacèrent souvent les sources d’information officielles; à quoi bon aller rechercher une information qui vous est apportée directement sur votre smartphone ? Mais aussi, comme il est difficile de vérifier cette information sur ce même smartphone, on va avoir tendance à la prendre pour argent comptant. Sous sa forme la plus tendancieuse, le microblogage (X, Bluesky, TikTok, Mastodon), l’information est servie « brute », sans commentaire, en temps réel; à chacun de l’interpréter, de l’utiliser et de la propager comme il l’entend. Cela permet de consommer très rapidement de l’information, mais tend à la décontextualiser complètement. Une opportunité rêvée pour celui qui désire propager de fausses informations (qui a mentionné un président des Etats-Unis, au fond de la classe ?), ou des informations biaisées. Les influenceurs, les adversaires de la démocratie et les complotistes de tout poil ne s’y sont pas trompés et ont rapidement su infiltrer ce genre de groupes en les intoxiquant de fausses informations. Des acteurs ont même dépensé des sommes colossales pour prendre le contrôle de certaines plateformes, conscients du pouvoir qu’ils pouvaient en retirer.

Ironie : Destiné à propager une information de qualité, Internet est devenu un véhicule disséminant des informations non vérifiées et le plus souvent fausses; un véhicule de désinformation, en quelque sorte. Plus grave, certaines applications ont permis à des acteurs peu scrupuleux de segmenter le réseau, et partant l’information diffusée de telle sorte que l’esprit critique qui devrait présider à l’interprétation de toute information ne puisse plus s’exercer normalement.

Internet est né d’une coalition improbable de militaires, de hippies et d’intellectuels, avons-nous dit. Il est en train d’être détruit par une coalition tout aussi improbable de dictateurs, de multimilliardaires et d’ignares complotistes et conservateurs. Internet sera détruit par ceux-là même qu’il entendait combattre. Ce qui devait être la société de l’information est devenu la société de la désinformation.

Partager :

Le temps qui passe…

Lorsque j’étais enfant, un voisin répétait à chaque fin d’année la même phrase, qui me semblait un peu sybilline, mais qui devait probablement être très savante, puisque je ne la comprenais pas : Une année de plus en moins…

Plus tard, j’ai bien sûr compris le sens que ce paysan voulait donner à cette phrase : la nouvelle année sonnait aussi le glas de la précédente, une nouvelle année s’ouvrait sur la fin d’un année d’existence; en somme une manière un peu bizarre de célébrer le temps qui passe…

Je ne suis pas tout à fait aussi âgé que ne l’était le paysan -l’ami- de l’époque; mais en cette fin d’année, j’ai envie de répéter sa phrase, ou une autre qui symbolise en peu de mots cette réalité qui se fait de plus en plus présente au fil des années : le temps qui passe…

C’est le déclin des démocraties occidentales que je croyais indiscutables dans un passé pas si lointain; Internet avait été à l’origine conçu pour diffuser et vanter les bienfaits de la démocratie aux populations opprimées des blocs de l’Est. Ce même Internet aujourd’hui utilisé pour diffuser et promouvoir les contre-vérités, les doctrines totalitaires, les théories complotistes et autres aberrations nées des inégalités, des volontés de pouvoir et de la misère des peuples.

C’est l’effondrement du climat mondial, qui a tellement été prédit que plus personne n’y croit vraiment; sauf les victimes de cataclysmes météorologiques, peut-être. Faudra-t-il attendre 2040, une des dates annoncées par le GIEC de bascule climatique, pour constater une quelconque réaction tangible des pouvoirs politiques ? Rien n’est moins sûr, avec le retour au pouvoir d’un climatosceptique aux Etats-Unis, et l’accroissement des conflits dans le monde.

C’est des conflits de plus en plus nombreux dans le monde, ce monde qui nous avait paru en paix pendant toute notre existence, et qui semblait s’ouvrir vers une globalisation et une harmonisation bienvenues après les années de guerre froide. L’exacerbation de l’identitarisme, les religions et le terrorisme, opposés à l’aveuglement de dirigeants croyant que l’on peut inculquer la démocratie avec des bombes aura eu raison de cette utopie d’un monde harmonieux.

C’est la croissance de l’obscurantisme partout dans le monde; alors que l’on pensait que la connaissance progressait partout, l’ignorance gagnait du terrain presque aussi rapidement que la progression des ventes de smartphones dans le monde. Parmi les presque 78 millions de voix qui ont choisi Donald Trump, la majorité sont sans doute des gens de peu d’instruction, les autres des gens très instruits qui comptent s’enrichir et accroître leur pouvoir aux dépens de ces derniers.

Quelque 70% des vertébrés ont disparu au cours des 50 dernières années; c’est l’une des plus grandes extinctions massives de l’histoire de notre planète. Notre planète s’en accommodera sans doute; mais nous-même ? Probablement pas, mais ce n’est que bien plus tard que nous en prendrons pleinement conscience; et puis, quand je dis « nous »… Nos enfants peut-être, ou leurs enfants, qui devront réapprendre à vivre avec la famine et les affamés du monde.

Le temps qui passe, c’est aussi cette inexorable baisse des capacités, cette lente décrépitude qui mêne infailliblement vers la vieillesse. Je continue à ne pas me sentir vieux, mais je dois à la vérité la concession que mes possibilités physiques ne sont de loin plus en accord avec cette impression.

Vous me trouvez pessimiste ? Sans doute avez-vous raison; mais je continue à ne pas prétendre que « c’était mieux avant ». Après tout, c’est nous qui avons fait de ce monde ce qu’il est, et s’il est déplaisant, alors nous en portons aussi la responsabilité. Et puis, Poutine, Erdogan, Netanyahou ou Trump sont des vieillards, des gens de ma génération que la sénilité gagnera tôt ou tard et que l’on sera bien obligé, lorsqu’ils s’oublieront dans leur culotte, d’écarter du pouvoir un jour ou l’autre : il n’est pas encore trop tard pour l’espoir.

Mais c’est vrai que le temps qui passe devient pressant. Les signaux qui nous proviennent du monde ne sont pas rassurants; et le temps commence à manquer pour y réagir de manière appropriée. Angela Merkel avait surpris le monde (2015) en disant « Wir schaffen das« ; cela lui avait moyennement bien réussi, mais parions nous aussi sur le même thème : On y parviendra!

Je vous souhaite très sincèrement une excellente année 2025.

Partager :

C’est quoi, le projet ?

J’écoutais d’une oreille distraite l’autre jour notre ministre en charge du département des Finances, madame Karin Keller-Suter (KKS pour les intimes), discourir sur la politique poursuivie par le Conseil Fédéral. Il a beaucoup été question de chiffres, d’objectifs financiers, et de stratégies pour limiter les dépenses publiques. Madame Keller Suter est sans conteste une femme supérieurement intelligente et très difficile à prendre en défaut; aussi n’essaierai-je même pas ! Mais en gros, le discours de madame Keller-Sutter réside en deux maîtres-mots : austérité et frein à l’endettement. Ce n’est pas une vision qui me donne particulièrement envie de l’avenir; je dois même dire que c’est un discours qui me laisse un peu indifférent, voire découragé. L’avenir, qui verrra madame Keller-Suter présider aux destinées de notre pays, me semble gris et sans opportunités.

Où sont les leaders radicaux du dix-neuvième siècle, qui ont mis sur pied une Constitution fédérale moderne, révolutionnaire, qui a assuré au pays une prospérité et une stabilité que beaucoup de nos voisins nous envient ? Les leaders radicaux actuels sont plutôt du genre à tenir un discours minimaliste, à l’exemple de M. Nantermod qui répète à chaque projet proposé que « Oui, mais non, parce que si on donne quelque part, il faut prendre ailleurs, vous comprenez, c’est comme les vases communiquants« . Les projets même les plus minuscules s’achoppent à cette logique de gagne-petit. Il n’y a que l’Armée qui parvienne à se doter de financements dignes de ce nom; ce qui ne signifie pas que l’Armée ait des projets ou constitue en soi un projet, bien évidemment. La crainte devant un ennemi supposé ou imaginé ne peut guère être qualifiée de projet d’avenir.

Par opposition, 1986 voyait la naissance officielle du projet européen au Luxembourg, après des travaux préparatoires entamés au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, aux environs de 1952. Tout d’abord initié sous la forme d’une communauté essentiellement économique, il était prévu de faire évoluer l’Europe vers un Etat Fédéral; un projet très ambitieux. Infiniment plus ambitieux que la mise sur pied des Etats-Unis d’Amérique, car il s’agissait ici de fédérer des Etats qui traditionnellement se faisaient la guerre depuis plusieurs siècles, comme la France et l’Allemagne, les deux principaux moteurs de la mise sur pied de l’Union Européenne. Mais il s’agit aussi d’un projet éminemment social, un véritable projet de société, puisqu’il vise à terme à rendre égaux les membres les moins nantis et les Etats les plus riches. Enfin, il s’agit d’un projet de société égalitaire vivant en paix, et le projet a été d’ailleurs récompensé du prix Nobel de la Paix en 2012. Ce fut à mon humble avis l’un des Nobel de la Paix les plus justifiés depuis bien des années…

Les premières fissures dans le projet apparaissent au début des années 2000, lors du refus de la mise en œuvre d’une constitution européenne : la France et le Danemark refusent cette Constitution; des pays de l’Est de l’Europe s’invitent dans l’Union Européenne, parfois plus pour profiter des crédits alloués au développement des Etats que pour réellement contribuer au projet. Finalement, en 2020, la Grande-Bretagne quitte le projet (Brexit), estimant que le coût en est trop élevé; au vu des résultats, on n’est pas certain qu’ils aient eu raison; mais ceci est un autre débat.

Dans les années 1990, la Suisse avait modestement cherché à adhérer à cet ambitieux projet; porté par deux conseillers fédéraux atypiques, René Felber et Jean-Pascal Delamuraz, venant de deux partis traditionnellement opposés, ils avaient initié une votation qui proposait aux Suisses de se rapprocher de l’Union Européenne par le biais d’un traité commercial nommé EEE (Espace Economique Européen); dans la foulée, le Conseil Fédéral déposait même une demande d’adhésion à l’UE. On connaît le résultat du scrutin populaire, et le discours désabusé de M. Delamuraz au soir de la votation, voyant le principal projet de sa carrière échouer sur l’autel du conservatisme gris et morose. Y a-t-il eu depuis cette époque un autre projet de société proposé aux citoyens helvétiques ?

Actuellement, le projet européen vit la crise la plus grave de son existence avec la montée de l’extrême-droite, et du conservatisme égoïste qui privilégie le profit individuel au bien-être commun; avec l’affaiblissement des deux principaux porteurs du projets que sont la France et l’Allemagne, on peut être inquiet pour le déroulement futur de ce projet pourtant unique au monde.

La France a ces dernières années sous la présidence d’Emmanuel Macron, montré deux visages à l’opposé l’un de l’autre. D’un côté, un sens de l’organisation exceptionnel ayant abouti à l’accomplissement de deux évènements majeurs qui ont fait l’admiration du monde entier : les Jeux Olympiques de Paris 2024, et l’inauguration, ou la résurrection, de Notre Dame de Paris. Deux évènements dont on avait prédit qu’ils étaient voués à l’échec, mais qui se sont avérés des projets magnifiquement conduits et exécutés. D’un autre côté, la France du désordre politique, d’un Parlement transformé en cour de récréation pour enfants immatures, la France qui vacille désormais dans une incertitude politique dommageable pour toute la société française, et aussi pour l’Europe, en tant que continent. Les projets évènementiels ont été maîtrisés bien au-delà de ce que l’on attendait de cette France réputée ingérable. Mais Emmanuel Macron a oublié d’imaginer un projet institutionnel qui puisse, sinon fédérer, du moins réunir autour d’une table, et d’une préoccupation commune les différentes factions politiques à l’oeuvre en France. Chaque orientation politique, laissée à elle-même, a oeuvré dans la médiocrité qui caractérise tout politicien normalement constitué : comment gagner les prochaines élections, comment s’arroger le pouvoir; ce qui ne peut guère aboutir à un consensus en fin de compte.

Nos gouvernements n’ont apparemment plus de projets de société; c’est passé de mode. Il faut parvenir à contrôler le budget, et maintenir les mécanismes de l’Etat en fonction. Le projet du gouvernement peut se traduire en deux mots de latin : le statu quo. Pas de quoi enthousiasmer qui que ce soit, en l’occurence.

Madame Keller-Suter, ( je m’adresse à vous, mais je pourrais m’adresser à n’importe lequel de vos collègues, bien sûr, alors ne le prenez pas personnellement); madame, c’est quoi, votre projet pour la Suisse ?

Partager :

Abbé Pierre

Dernièrement j’ai entendu à la radio, un peu par hasard, l’interview d’une personne qui parlait avec véhémence du comportement scandaleux de l’abbé Pierre, dont on sait maintenant qu’il appréciait les femmes et n’hésitait pas à abuser de sa position pour obtenir ce qu’il voulait. Cette personne interviewée soutenait qu’il fallait détruire les références à ce prêtre indigne, et elle se félicitait de ce que Emmaüs ait décidé d' »oublier » son père fondateur, sous-entendant que tout le monde devait en faire autant.

On a voué aux gémonies l’Abbé Pierre après la révélation de ses frasques sexuelles. On pourrait croire que cet homme s’est soudain déguisé en un suppôt de Satan, que tout ce qu’il a pu réaliser au cours de son existence doit être balayé en raison de ces abus sexuels. Une fondation portant son nom a décidé de renier cette filiation en changeant de nom, la fondation Emmaüs ne veut en effet plus entendre parler de son père fondateur; tout ce que cet homme a pu faire de bien pendant son existence est effacé par la révélation de ce que certains n’hésitent pas à qualifier – peut-être avec raison – de perversions sexuelles.

Je ne veux pas excuser l’Abbé Pierre, pas plus que ces chanoines ou religieux de tout poil et de toutes variétés confessionnelles qui ont un jour montré leur sexe à de jeunes hommes ou femmes et leur ont ensuite fait violence pour leur seul plaisir. L’agression sexuelle, quelle que soit sa forme est inexcusable; mais cela doit-il effacer tout ce que les auteurs desdites agressions ont pu faire de bien au cours de leur vie ?

Pour en revenir à ces religieux en mal d’expériences sexuelles, on oublie un peu trop facilement de mentionner une des causes de leur comportement. Le vœu de chasteté est l’un des trois vœux principaux (chasteté, obéissance et pauvreté) que prononce un homme ou une femme au moment de son admission dans une congrégation religieuse. Aucun de ces grands dirigeants de l’Eglise que sont les évêques ou le pape n’a jamais pu imaginer que si Dieu avait mis des testicules et un pénis entre les jambes d’un être mâle, c’était dans un but précis; et que si on rendait ce but inatteignable, cela pouvait poser problème.

J’irai plus loin : on crie au scandale parce que des cinglés criminels imposent le voile intégral à des jeunes filles en Afghanistan ou en Iran; mais on passe sous un silence bienveillant mais aussi assourdissant le fait que l’Eglise catholique impose la chasteté (il est vrai avec le consentement implicite des intéressés) à ses adeptes. Et pourtant ces deux restrictions partent du même principe aberrant : imposer une pratique contre nature à des gens avec ou sans leur consentement.

La religion a pu, par le passé, représenter un contre-pouvoir intéressant aux seigneurs féodaux; elle a pu dans une certaine mesure encourager la propagation du savoir, en le censurant toutefois quand ce savoir menacait de mettre en évidence les lacunes de la foi. Mais, basées sur des croyances, les religions se trouvent actuellement à chaque instant menacées de contradictions flagrantes, à tel point que beaucoup d’états qui ont fondé leur existence sur une croyance religieuse ont été contraints de devenir des dictatures parfois sanglantes pour éviter de disparaître. Le voeu de chasteté, comme le port du voile pour les femmes, est une survivance d’une époque – pas si lointaine, et parfois encore très présente – où le sexe était assimilé au péché.

Je ne sais pas si l’abbé Pierre se serait mieux conduit si on lui avait permis d’avoir une compagne. Mais sans aucunement excuser des abus sexuels commis sur des êtres innocents, je refuse d’oublier tous ses actes de bien en raison de ses agressions sexuelles.

Partager :