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C’était mieux avant…

Je lisais le journal ce matin… que des nouvelles peu encourageantes ! L’Ukraine est le plus grand champ de mines du monde; l’arrivée de Trump au pouvoir va probablement forcer le gouvernement de Volodymyr Zelensky à entériner les annexions de Poutine, conférant au dictateur russe une aura de conquérant victorieux, et fortifiant les différents mouvements pro-russes sévissant dans les pays limitrophes de la Russie, et même en Europe. Ainsi, Poutine pourra annexer la Géorgie et la Moldavie sans que personne ne songe à protester; peut-être même qu’il pourra s’intéresser aux pays baltes, qui sait ?

A part ça, oui, on a un cessez-le feu fragile entre Israël et le Hezbollah au Liban; mais on enregistre un regain d’activités belliqueuses en Syrie, à Alep plus exactement. Bon, si cela peut permettre de renverser le sordide Bachar Al-Assad, pourquoi pas, mais son copain Poutine finira bien par lui envoyer quelques aides pour le tirer de ce mauvais pas. On parle moins de la guerre civile soudanaise (parfois appelée quatrième guerre civile), mais elle n’en est pas moins réelle et meurtrière. Oui mais vous savez c’est en Afrique, alors…

Trump comme président aux Etats-Unis, c’est une énorme incertitude qui plane sur le monde occidental. C’est qu’il est sûr de sa légitimité, et qu’il a a les coudées franches, l’animal. Le Congrès et le Sénat sont républicains, et il a choisi une équipe dirigeante à sa botte. Il va sortir les Etats-Unis de l’accord de Paris, probablement se distancier de l’OTAN, voire peut-être se rapprocher de son ami Poutine qu’il admire tant. Bon, notre estimé ministre Guy Parmelin a bien affirmé qu’il allait négocier un accord avec Trump. mais ce n’est pas forcément une nouvelle rassurante.

Ah là. là… C’était mieux avant.

Bon, pour être franc, « avant » est un terme assez vague; on remonte le temps jusque où ? On ne va pas remonter avant notre naissance, parce que la deuxième Guerre Mondiale, c’était pas si bien que cela. « Avant », cela désigne souvent les Trente Glorieuses, l’époque où l’on pouvait polluer le monde sans arrière-pensées. Et soit dit en passant, on ne s’en est pas privés ! Il y avait bien quelques voix discordantes pour nous dire que la croissance aurait des limites, mais on les a écoutées d’une oreille poliment intéressée.

Il y avait aussi des conflits, « avant ». La Guerre Froide, vous vous souvenez ? Les massacres au Cambodge, la guérilla des Khmers Rouges, Pol Pot… Et puis il y avait déjà quelques soucis avec les Russes, pardon, les Soviétiques. Comme ce fameux épisode des missiles de Cuba entre Khrouchtchev et Kennedy, où le président américain avait fait décoller les bombardiers B-52 avec leurs ogives nucléaires (niveau d’alerte maximal), et que le président soviétique avait in extremis fait démanteler les bases de missiles à Cuba. Puis, il y a eu le « Grand Bond en Avant« , cette initiative pensée par Mao Zedong en Chine, qui s’est soldée au final par un nombre de victimes évalué entre vingt et trente millions (plus que la Deuxième Guerre Mondiale !).

Ce qui est vrai, c’est que nous avons vécu un magnifique effort de la part des démocraties européennes, qui ont cherché à constituer les Etats-Unis d’Europe. Ceci nous a donné soixante ans de paix en Europe, dont nous avons pu profiter pendant toute notre vie, n’en déplaise à des Suisses eurosceptiques plus intéressés à leur portemonnaie qu’à des projets de société. Un projet européen qui a traversé bien des crises, et qui est sur le point de traverser la plus grave avec la montée mondiale d’un conservatisme d’extrême-droite qui considère la démocratie comme une entrave à l’enrichissement personnel. Les Etats-Unis de Donald Trump, mais surtout d’Elon Musk, en sont un exemple navrant.

Etait-ce vraiment mieux avant ? La montée de l’extrême droite, et la dégradation spectaculaire des conditions climatiques dans le monde nous en donnent l’impression; la dégradation de mes propres capacités, en raison de l’âge d’abord, et aussi de quelques problèmes de santé me confortent dans cette impression; mais si je fais abstraction de ma petite personne, je n’en suis plus tout à fait persuadé. Il n’y a pas forcément plus de conflits armés dans le monde qu’avant, la situation au Moyen Orient n’est ni plus ni moins tendue qu’à l’époque de Desert Storm ou de la Guerre des Six Jours. Et pour ce qui est du dérèglement climatique, nous ne le subissions pas à l’époque, mais nous y avons très largement contribué; est-ce préférable ?

Somme toute, j’aurais tendance à dire que ce n’était pas forcément mieux avant; mais j’étais plus jeune et sûrement plus insouciant, et cela, c’est vrai que c’était vachement mieux.

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Frein à l’investissement

Le frein à l’endettement est un mécanisme approuvé par le peuple suisse en 2001, et mis en place en 2003, qui permet de limiter la dette de la Suisse à un chiffre jugé acceptable (actuellement environ 17% du PIB). Ce mécanisme a souvent été cité dans les médias, à l’occasion de diverses prises de décisions politiques, et il sert de prétexte à certains politiciens pour restreindre les investissements de l’Etat, et partant, le service public en général.

Ainsi, lorsque l’on désire introduire de nouveaux services, il devient nécessaire d’en restreindre d’autres, de manière à équilibrer la dépense totale. L’armée demande 4 milliards ? Bien sûr, le risque représenté par Poutine est tellement grand que l’on doit équiper notre armée d’opérette pour faire opposition aux chars russes qui traverseront le Rhin bientôt ! Mais on ponctionnera l’enseignement, la culture, l’information publique et les développements en énergie renouvelable pour équilibrer les comptes.

On s’accorde généralement à dire que notre principale source de richesse est notre matière grise. Pas de pétrole, pas de minerais intéressants, pas assez de vin ou de gruyère pour exporter valablement… Il n’y a que notre savoir-faire qui puisse s’exporter, et encore… Alors, ponctionner les hautes écoles pour acheter des équipements militaires qui ne serviront jamais, cela prêterait à rire si ce n’était pas si tragiquement ridicule.

Si le prétexte – maîtriser la dette – peut sembler pertinent au moment où certains de nos voisins européens voient leur ardoises s’allonger démesurément, la mise en oeuvre par le pouvoir politique laisse songeur. L’un des plus grands défis auquel est confrontée l’humanité actuellement est le dérèglement climatique, associé depuis très longtemps aux activités humaines et en particulier aux énergies fossiles par les scientifiques du monde. Au lieu de s’en alarmer, la majorité des dirigeants continuent à investir dans les énergies fossiles ou non renouvelables. Comme si cela ne suffisait pas pour péjorer la situation, on organise un peu partout de petits et grands conflits qui sont non seulement meurtriers, mais extrêmement néfastes pour le bilan CO2 de la planète. Les menaces nucléaires de Poutine et autres malades mentaux paraissent redoutables, mais les menaces climatiques pourraient bien entraîner des conséquances peut-être plus tragiques, plus définitives, et ceci dans un avenir plus proche qu’on ne le prévoit généralement; sans qu’il soit nécessaire de presser un bouton quelconque d’ailleurs.

Donald Trump élu, les Etats-Unis, plus gros producteur et utilisateur d’énergies fossiles du monde, sortiront de l’accord de Paris; non que le monde eût été sauvé si Kamala Harris l’avait emporte, bien sûr; mais il s’agit d’un signal très fort pour tous les pollueurs du monde (comme l’Argentin Javier Milei, par exemple) que l’on peut continuer à profiter des énergies fossiles efficaces et bon marché. A un niveau certes beaucoup plus modeste, Ölbert Rösti, notre conseiller fédéral en charge de l’énergie, du transport et de l’environnement. s’est trouvé de bonnes (?) excuses pour investir dans l’élargissement d’autoroutes qui aboutissent cependant toujours dans les mêmes culs-de-sac urbains. Pour tenter d’équilibrer le budget, il supprime le financement des trains de nuit, alternative pourtant intéressante à terme aux vols intercités en Europe.

D’une manière générale, on a un peu l’impression que, polarisés sur des conflits de plus en plus nombreux, et obnubilée par le souci d’un portemonnaie moins bien fourni qu’on ne le voudrait, la société se désintéresse des problèmes climatiques; et pourtant, l’année bientôt écoulée a été riche en péripéties liées au réchauffement global; ces catastrophes entraînent des dépenses conséquentes; mais on craint plus Poutine que les catastrophes naturelles, on se méfie plus de Netanyahou et des Iraniens que des pluies diluviennes. Je ne suis pas certain que cette attitude soit très pertinente. Poutine a une date de péremption relativement proche; dans une dizaine d’années, il se mettra à bégayer des incohérences comme l’a fait Biden cette année, et comme Trump le fait depuis sa naissance. Le dérèglement climatique n’a provisoirement pas de date de péremption; même si nous cessons demain toute activité émettant du CO2 (ce qui, soit dit en passant, commencerait par cesser de respirer), le réchauffement va perdurer encore de nombreuses années, et les enfants de nos enfants, et leurs enfants probablement aussi, en subiront encore les conséquences.

Limiter l’endettement ? Oui, bien sûr. Mais sans limiter les investissements nécessaires, et surtout pas les investissements rentables, même si ce n’est qu’à long terme. Mais encore faut-il comprendre où sont les priorités, et de ce côté, il semble que la tendance générale privilégie la réelection et le statu quo courageux et responsable.

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Trump will fix it !

Peut-être avez-vous, comme moi, été sidérés par le résultat de l’élection du président des Etats-Unis d’Amérique début novembre. Non que l’élection de Donald Trump ait réellement surpris, on sentait depuis quelques jours que les affaires de la démocrate Kamala Harris n’étaient plus au beau fixe; mais de là à prédire un quasi plébiscite pour l’ex-président, avec son discours grossier et outrancier, il y avait un pas que l’on n’avait pas encore osé franchir.

Je me suis demandé, comme beaucoup d’autres, comment un tel résultat a pu être possible. Comment soixante millions de personnes ont-elles pu plébisciter un individu ouvertement climatosceptique, outrancier, grossier, ordurier parfois même, tolérant envers le racisme, indulgent envers les dictateurs comme Poutine et notoirement antiféministe ? Je suppose que c’est la même question que se sont posées certains allemands dans les années 1920 quand Hitler a été élu démocratiquement avec un discours certes différent, mais tout aussi outrancier.

Et puis, ce dimanche matin, je me plonge dans mes devoirs d’électeur helvétique, et j’essaie de comprendre le sujet des prochaines votations (24 novembre) en Suisse, en particulier sur la loi sur le financement des prestations de santé). Je lis attentivement, mais force m’est d’admettre que je n’y comprends pas grand-chose; difficile de prévoir si cela va mener en fin de compte à une baisse des primes d’assurance-maladie, ce qui m’importe le plus directement pour l’instant. Je lis des critiques venant de personnes que je pense tout de même compétentes, à l’exemple du syndicaliste Pierre-Yves Maillard, ou de la responsable du département de la Santé Madame Elisabeth Baume-Schneider, mais je ne parviens pas à me faire une idée précise du sujet sur lequel on veut que je donne mon opinion. C’est d’autant plus frustrant que mes deux références sont, dans ce cas particulier, opposées sur le sujet mais participant d’un même parti politique. Je voudrais bien voter avec mon avis personnel, mais si je ne comprends pas parfaitement le sujet, comment donner un avis pertinent ?

Par opposition, aux Etats-Unis, la réponse serait assez simple :

Trump will fix it !

Dans le cas de la guerre en Ukraine, le contraste est assez frappant; d’un côté Joe Biden – et une Kamala Harris qui promet de continuer dans le même registre – qui donne des milliards à l’Ukraine pour un résultat pour le moins douteux, en argumentant qu’il faut défendre la démocratie à tout prix, que Poutine est un agresseur inqualifiable, et ainsi de suite- De l’autre côté, un électeur qui voit le prix de l’essence augmenter, qui ne sait pas où se trouve l’Ukraine, et qui se fout de l’Europe parce qu’il n’en a rien à cirer de ces crazy guys. Il ne voit que de l’argent dépensé sans résultats réellement tangibles et son portemonnaie moins bien gonflé que ce qu’il souhaiterait. Mais en face, il y a un gars qui lui dit  » Je vais te régler ça en 24 heures ». Génial, bravo, le gars.

Trump will fix it !

Il y a aussi la guerre au Moyen Orient. Israël contre le reste du Moyen Orient, pourrait-on dire. Mais bon, les Arabes, hein… Et puis c’est tous des terroristes, ces mecs, même pas des chrétiens. Alors pourquoi ne pas les balayer une fois pour toutes, qu’on puisse se préoccuper des affaires locales ? Ah, ben justement :

Trump will fix it !

Nous avons, en Suisse, une démocratie directe qui nous permet d’intervenir dans des questions extrêmement techniques; mais qui parmi les citoyens possède les connaissances techniques pour juger valablement d’un texte qui va peut-être entraîner une amélioration ou une péjoration d’un système de santé déjà trop complexe ?

C’est la force des démagogues populistes à la Trump, Berlusconi ou autres polichinelles se réclamant du peuple mais milliardaires. Ils parviennent à parler au portemonnaie des gens, à leur ressenti de tous les jours (trop d’étrangers, des prix qui augmentent, des restrictions de carburant,,,) et esquiver les questions plus abstraites mais non moins importantes (dont leur électorat n’a d’ailleurs souvent cure) par un simple  » je vais résoudre ce problème ». Entre une équipe de gens raisonnables et instruits qui parle de la fin du monde (guerre, catastrophe écologique, biodiversité) et un hurluberlu grossier, inculte et outrancier qui parle de la fin du mois (pertes de pouvoir d’achat, prix qui augmentent…), il n’y pas photo : l’hurluberlu a la partie gagnée d’avance. Et puis, pour le reste…

Trump will fix it !

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Quo Vadis, Elon ?

Elon Musk a été souvent qualifié de « fantasque » par des journalistes en mal d’adjectifs pertinents; mais récemment, le milliardaire d’origine sud-africaine a défrayé la chronique par ses relations privilégiées avec le candidat républicain Donald Trump. Une vidéo montrant les deux protagonistes dansant sur « Stayin’Alive » a même fait le tour des réseaux sociaux; bien que générée par l’intelligence artificielle (on voit mal le bientôt octogénaire Trump se tortiller ainsi), la vidéo a apparemment été avalisée par les deux danseurs virtuels.

Auparavant, Elon Musk avait longuement interviewé Trump sur X, se montrant très ouvert aux déclarations pour le moins arbitraires et infondées de son interlocuteur, qui n’en est d’ailleurs pas à ça près. A plusieurs reprises, le débat a franchi les limites du complotisme. On se demande où est passé l’entrepreneur qui n’hésitait pas, il y a peu, à émettre des jugements de qualité sur des solutions technologiques avancées, ce qui semblait impliquer un minimum de culture scientifique tout de même.

On avait aussi connu un Elon Musk plutôt bien disposé envers l’Ukraine, quand il avait mis à disposition des troupes ukrainiennes le réseau satellitaire Starlink. Il est toutefois fortement soupçonné d’avoir bloqué l’accès au réseau lors de certaines opérations qu’il a unilatéralement jugées trop dangereuses dans l’optique d’une potentielle escalade du conflit. Il est vrai que dans ce contexte, il avait déjà « proposé son concours » dans la mise sur pied d’un accord de paix qui n’était qu’une capitulation sans conditions, avec félicitations à Poutine, de la part de l’Ukraine dans ce conflit.

Bien sûr, le changement de sexe de l’un de ses fils a été pour Elon Musk un traumatisme qui lui a fait déclarer la guerre aux milieux woke; et dans cette optique, le conservateur Trump est plus en adéquation avec ses desseins que la démocrate Kamala Harris; mais je doute qu’il s’agisse là de son principal motif de soutien; il est plutôt probable que le modèle de dérégulation sauvage que veut introduire Donald Trump séduise le multimilliardaire Musk, qui voit en la présidence du républicain conservateur une occasion d’accroître sa fortune et d’avoir les coudées plus franches dans l’optique de ses projets délirants, comme une expédition sur Mars avec fondation d’une colonie; au passage, Donald Trump ne lui a-t-il pas promis de le charger de réformer l’administration américaine s’il est élu ? C’est la cerise sur un gâteau déjà bien décoré !

Elon Musk offre ainsi à Donald Trump le soutien de la plate-forme X, le réseau social (si peu) le plus anarchique, où à peu près n’importe qui peut dire n’importe quoi à n’importe quel moment sur n’importe quel sujet. Il lui offre aussi le soutien de celui qui incarne pour beaucoup l’innovation (Tesla, Starlink, SpaceX) et la réussite industrielle. Il ne faut pas s’y tromper : Elon Musk a les moyens de faire basculer les élections américaines en faveur de Trump, comme la Russie l’avait réalisé lors de la victoire de Trump face à Hillary Clinton. Ainsi, Trump aurait par deux fois dégommé des femmes aux élections fédérales par des moyens malhonnêtes, au mépris des processus démocratiques : je suppose que ce n’est pas pour déplaire à ce triste individu. En échange, Elon Musk a la bride sur le cou pour s’enrichir. Un oligarque, en somme.

Dans le modèle établi par Vladimir Poutine, c’est le chef de l’Etat qui confie à des proches « sûrs » des responsabilités qui leur permettent de s’enrichir de manière parfois scandaleuses. Elon Musk innove dans la mesure où c’est lui qui incite à nommer des présidents qui vont plus tard lui permettre d’obtenir les dérégulations nécessaires à ce qu’il puisse encore s’enrichir davantage, et accroître son pouvoir déjà excessif. Elon Musk reste donc d’une certaine manière un novateur, mais la société vers laquelle il veut conduire les Etats-Unis d’Amérique, et à terme ses alliés européens, n’est qu’une copie -une de plus- des oligarchies à la Poutine. C’est le but vers lequel tu tends, Elon ?

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Gloire et richesse

Pour beaucoup de nos contemporains, la gloire ou la richesse, voire les deux ensemble, car souvent liées, sont des objectifs de vie primordiaux. Toutes leurs vies sont conditionnées par une recherche du pouvoir, par le biais de la politique ou par le biais de l’économie, mais un peu curieusement, lorsqu’ils sont parvenus à leurs fins, ils continuent à se battre pour y demeurer en dépit de la logique élémentaire qui devrait les inciter à se consacrer à d’autres objectifs, les leurs ayant été atteints. C’est une tendance que l’on retrouve chez de nombreux êtres humains; même dans des domaines pourtant réservés aux plus jeunes, comme le sport : il y a plein de vieilles gloires qui tentent de s’accrocher à un passé plus prestigieux. Nous vivons actuellement un exemple particulièrement sensible de ce genre d’attitude, puisque la plus grande puissance mondiale est dirigée par un président de 81 ans, et que l’un des principaux prétendants à sa succession est un jeune homme de 78 ans, qui a déjà été président et accessoirement grossier, machiste, vulgaire, menteur invétéré et probablement mafieux.

Ce n’est pas un phénomène nouveau; en 1997, Pierre Accoce et le Dr Pierre Rentchnik publiaient un ouvrage intéressant, à relire même s’il date un peu, « Ces malades qui nous gouvernent ». On y indiquait quelques pistes pour inciter des dirigeants diminués à renoncer à leurs fonctions en temps utile sans impliquer le corps médical et en respectant la dignité de l’individu. Ce livre avait été publié suite à la présidence de François Mitterand, qui avait dissimulé une maladie grave lorsqu’il s’était présenté pour un second septennat en 1988, et il ciblait aussi d’autres dirigeants, souvent français, comme par exemple Georges Pompidou. Le cas de Mitterrand est particulièrement exemplaire : on lui diagnostique un cancer de la prostate en 1981, mais il va tout de même chercher un deuxième septennat en 1988; d’aucuns crieront au sacrifice face aux intérêts de la Nation, mais le sacrifice ne consisterait-il pas plutôt en la décision de se résigner et soutenir une candidature plus jeune et donc plus résiliente et plus à l’écoute des problèmes qui seront d’actualité à la fin du mandat actuel ? Il me semble au contraire que l’attitude des Mitterrand, Biden et autres Trump relève de l’égocentrisme de bas étage, de la peur de voir son nom disparaître du haut de l’affiche, de la crainte de devoir déléguer un pouvoir auquel on s’est habitué.

Dans le monde économique, c’est peut-être encore plus flagrant, bien qu’avec des effets moins immédiatement perceptibles pour le commun des mortels; aux Etats-Unis, Elon Musk et Jeff Bezos se disputent – avec quelques autres, dont le français Bernard Arnault (LVMH) – le titre discutable de plus grande fortune de la planète. Ces personnages, dont la fortune s’évalue en centaines de milliards d’euros détiennent un pouvoir immense, mais non contrôlé par les règles démocratiques. Ils peuvent, par leurs ressources et leurs financements souvent opaques, soutenir de manière très concrète la campagne ou la politique de tel ou tel candidat dans le cadre d’une élection majeure; candidat qui, élu, deviendra ainsi de facto leur obligé, voire leur débiteur par la suite, créant ainsi les conditions cadre pour s’enrichir encore davantage.

Les hommes acquièrent du pouvoir en vue de réaliser des objectifs auxquels ils croient; mais arrivés au pouvoir, ils se rendent compte que ces objectifs sont peut-être irréalistes, et surtout que le pouvoir est une chose confortable et enivrante. L’exercice du pouvoir corrompt les idéaux qui ont conduit à la prise de pouvoir…

Il y a une phrase qui résume quelque peu tout ce discours, et son auteur est assez inattendu, car c’est une personne qui s’est accrochée au pouvoir absolu de quasi-dictateur pendant près de cinquante ans :

Sans le pouvoir, les idéaux ne peuvent être réalisés ; avec le pouvoir, ils survivent rarement.

L’auteur de cette phrase est Fidel Castro, dirigeant de Cuba de 1959 à 2008.

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Diversité

« il ne faut jamais mettre tous ses oeufs dans le même panier ».

Cette sagesse populaire cache une vérité fondamentale. Un système résilient est un système qui s’est doté d’alternatives crédibles en cas de dysfonctionnements; apparemment, nombre d’entre nous ont oublié cette vérité pourtant fondamentale, au profit de critères d’enrichissement ou de volonté de pouvoir personnels.

Ainsi, l’agriculteur sait qu’il devrait avoir plusieurs cordes à son arc; dépendre de la seule vigne ou de la seule récolte d’abricots, par exemple, le rend vulnérable à un orage de grêle ou à des gels printaniers inopportuns; il doit donc diversifier ses sources de revenus pour être en mesure de faire face à une catastrophe naturelle (même si le réchauffement climatique induit par l’homme rend le terme « naturel » quelque peu abusif actuellement).

Il y a eu très récemment une panne informatique d’ampleur mondiale dûe à un bug informatique. Ce bug a été introduit par un logiciel d’antivirus – ironie ! – crée par la firme américaine CrowdStrike et censé protéger les infrastructures « cloud » et les postes terminaux dans l’écosystème Windows de Microsoft. Ce bug a été diffusé dans le monde entier grâce aux systèmes de mise à jour automatique, en l’occurence beaucoup plus efficaces que n’importe quel pirate informatique russe pour mettre à genoux l’économie occidentale. L’informatique et les technologies de l’information sont un contre-exemple frappant de la diversité : nous ne communiquons pratiquement plus qu’à travers le protocole de communications IP, nous utilisons des postes de travail basés sur Windows (pas loin de 90%, plus même dans les environnements professionnels) ou UNIX (MacOS ou Linux); et nous sommes généralement connectés à des serveurs cloud, souvent même sans le savoir. Il en va ainsi également de nos smartphones, où il devient difficile à un non-expert d’éviter le transfert de ses données sur des serveurs éloignés. Ces dépendances nous rendent extrêmement vulnérables, à l’heure de la dématérialisation, de la virtualisation, où même les cartes de crédit sont en voie de disparaître progressivement au profit du paiement par smartphone ou par montre connectée.

Le pire, c’est que ces tendances à la centralisation et à la virtualisation ne profitent guère aux utilisateurs, sinon par un sentiment de confort souvent cher payé en cas d’arnaques. En revanche, les revenus et la puissance que confèrent à leurs propriétaires cette hégémonie posent des problèmes même aux plus grands états; on l’a vu dans le secteur bancaire : « Too big to fail »… Même les néo-libéraux les plus convaincus, les Reagan en herbe, les Thatcher en devenir, commencent à émettre des doutes sur la viabilité des géants des technologies de l’information qui sont parvenus à rendre le monde entier dépendant de leur bon vouloir. Elon Musk n’a-t-il pas à un moment donné pris des décisions ayant favorisé l’une ou l’autre partie dans la guerre que se livrent l’Ukraine et la Russie ?

En ce qui concerne les technologies de l’information, le monde a mis pratiquement tous ses oeufs dans le même panier; dans les années 1970-1980, le monde académique avait défini un environnement « ouvert », (OSI, Open Systems Interconnect) qui était destiné à assurer l’interopérabilité des systèmes de télécommunications et informatiques; nombre d’opérateurs ont tenté jusque dans les années 1990 d’implémenter ce modèle exemplaire, basé sur l’interopérabilité de systèmes hétérogènes. Il a été balayé en quelques années par des solutions plus simples et moins interopérables promues par des entreprises visant un profit rapide et maximal. Que ces entreprises aient eu ces objectifs est compréhensible, c’est l’objectif de toute entreprise dans un système prônant l’économie libérale; mais les lois visant à encourager la concurrence plutôt que l’hégémonie n’ont pas – ou mal – fonctionné. Ceux qui auraient alors dû réglementer ce développement étaient dépassés par la problématique, ou n’ont pas anticipé la mainmise actuelle de certaines entreprises plus puissantes que nombre d’Etats, et non des moindres, mais qui sont aussi des colosses au pied d’argile.

Les technologies que nous utilisons et consommons chaque jour font toutes parties d’écosystèmes homogènes et provenant d’un nombre très restreint de sources; que l’une de ces sources vienne à faire défaut, et c’est une partie considérable de l’édifice de notre société qui se lézarde. Le cas de CrowdStrike n’est qu’un avertissement; avec frais.

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Rhétorique nucléaire

Le président de la Russie, Vladimir Poutine agite de plus en plus souvent la menace à peine voilée de l’utilisation d’armes nucléaires tactiques dans le conflit ukrainien; si l’on songe aux conséquences d’une telle utilisation, on ne peut raisonnablement pas croire qu’il osera une telle escalade; la question qui se pose est plutôt : jusqu’à quel point le gouvernement russe est-il encore raisonnable ?

Selon de nombreuses études et simulations, résumées brutalement ici, une guerre nucléaire constituerait la fin de la civilisation telle que nous la connaissons, avec l’apparition d’un hiver nucléaire qui réduirait drastiquement les ressources alimentaires de la planète, de l’ensemble de la planète, et ceci de manière si durable que le plus cinglé des survivalistes ne pourra survivre à son stock de boîtes de conserves. Une conflagration nucléaire entre Russie et Etats-Unis détruirait les deux pays, mais les effets secondaires seraient tels que plus de la moitié de l’Humanité périrait à très brève échéance; et que le sort de l’autre moitié ne serait guère enviable, pas plus d’ailleurs que le sort de la faune et de la végétation.

Si la Russie utilise des armes nucléaires tactiques, l’OTAN sera contrainte de répliquer, peut-être pas de manière nucléaire, mais activement, ce qui risque de provoquer l’escalade de la part du paranoïaque tsar de Moscou, donc pousser l’OTAN vers l’utilisation de l’arme nucléaire; Poutine a littéralement le sort de l’Humanité dans ses mains. Comment a-t-on pu en arriver à un stade où un paranoïaque a le pouvoir de détruire la civilisation ainsi qu’une part très significative de la vie sur notre planète ?

Bien que Poutine assure qu’il n’utilisera l’arme nucléaire qu’en dernier ressort, comment le croire, alors que son discours est presque aussi truffé de contre-vérités que celui de son complice et admirateur Donald Trump ? (« Poutine, il conduit son pays, au moins c’est un dirigeant, contrairement à ce que nous avons dans notre pays” (citation de Donald Trump)). Comment croire que ce gouvernement dont certains membres appellent ouvertement à l’utilisation de l’arme nucléaire, comment croire que ce ramassis de nostalgiques de l’URSS de Staline aura l’intelligence élémentaire de s’arrêter à temps ? Le dirigeant chinois, Xi Jinping joue un jeu non moins dangereux en encourageant discrètement la Russie pour obtenir des coudées plus franches en mer de Chine et autour de Taïwan. Les Etats-Unis sont empêtrés dans une situation compliquée, entre le conflit du Proche Orient où Biden ne sait pas jusqu’à quel point il pourra soutenir l’Israël de Netanyahou sans se faire trop d’ennemis intérieurs en vue des élections, et ces mêmes élections où la menace de Trump est bien réelle, (malgré sa culpabilité prononcée) et où sa non-élection ne clorait pas forcément le problème d’un clown avide de pouvoir qui ne reconnaîtrait pas facilement une éventuelle défaite électorale.

On se croirait ramenés aux heures les plus chaudes de la guerre froide (désolé pour ce jeu de mots au goût très moyen), quand Khrouchtchev et Kennedy jouaient à qui pisse le plus loin avec des missiles nucléaires à Cuba. C’était en 1962, et Khrouchtchev avait eu au dernier moment la sagesse de renoncer à l’affrontement. Mais Poutine aura-t-il ce réflexe salvateur pour l’Humanité ? Si cet autocrate se sent menacé de défaite, on peut en douter; si la phrase « Après moi le déluge » n’est pas de Poutine (elle est de Louis XV, inspirée par Mme de Pompadour), elle semble pourtant lui convenir parfaitement. Et dans l’hypothèse où Poutine parvient à annexer l’Ukraine, ou à en faire un vassal obéissant, comment croire qu’il s’arrêtera là, alors qu’il est ouvertement encouragé à poursuivre ?

En face, il y aura un gouvernement présidé par un vieillard; soit un Biden à l’orée de la sénilité, soit un Trump presqu’aussi âgé mais à l’esprit complètement dérangé, et de surcroît menteur et mégalomane; comme arbitre, un Xi Jinping retors qui se croit revenu au temps de l’Empire chinois, et que seuls les dollars ramenés par l’exportation en Occident de produits manufacturés en Chine retiennent encore d’engager un conflit en mer de Chine. Quant à l’Europe, minée par les montées en puissance des extrémistes de tout poil, il est douteux qu’elle parvienne à jouer un rôle de médiation valable; et ce ne sont pas des conférences au Bürgenstock, où l’on n’a pas pu inviter certains des principaux protagonistes, dont le pays agresseur, qui permettent d’être optimistes quant à la suite des évènements.

Comme le disait mon voisin, paysan de son état : « On va pas vers le beau ». Mais lui parlait de la météo. Un problème tout aussi actuel, avec des conséquences potentielles similaires.

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Provoc

Deux élus UDC, Thomas Aeschi et Michael Graber, ont cherché à forcer un barrage de police dans l’enceinte du Palais Fédéral suisse, lors de la visite du président du Parlement ukrainien Rouslan Stefantschouk. Leur argument ? Ils voulaient aller travailler, et le cordon de sécurité de police les en empêchait. Leur solution ? Franchir le cordon de sécurité et agresser les policiers. Le fait que non loin de là, un autre escalier leur permettait d’accéder à leur espace de travail leur a sans doute échappé, malgré leur longue carrière au Palais Fédéral dont ils devraient connaître les divers accès. Bel exemple de démocratie appliquée… On se demande si ces deux tristes politiciens se seraient souvenus de l’existence d’un autre passage vers leur lieu de travail si l’invité s’était appellé Marine Le Pen, ou Viktor Orban ? Mais peut-être seraient-ils restés figés dans un garde-à-vous respectueux et admiratif ?

Il est difficile de croire que ces deux hurluberlus n’aient pas agi en toute connaissance de cause, pour provoquer, faire le buzz’, dénoncer une visite qu’ils n’approuvaient pas, et que Poutine (pure coïncidence, évidemment) n’approuve guère non plus. Ils sont considérés comme intelligents, donc, peu susceptibles de céder à une impulsion irraisonnée; agresser un membre de l’autorité dans l’exercice de ses fonctions, quelles que soient les circonstances, est un délit, et un acte antidémocratique fort. Les démocraties ont des outils pour dénoncer les abus de pouvoir, et ce sont ces outils qui doivent être utilisés pour dénoncer des cas problématiques. Si ces outils s’avèrent insuffisants, les démocraties permettent de réviser les instruments utilisés, et de redéfinir les règles. C’est vrai, M. Aeschi (incidemment président du groupe parlementaire à l’Assemblée Fédérale), que c’est moins rapide qu’un coup de poing dans la gueule; mais j’ai la faiblesse de croire que c’est moins inélégant.

Le comble de l’inélégance, c’est la réaction du conseiller fédéral UDC Rösti, qui donne raison à ces fauteurs de troubles, alors que comme représentant le plus haut placé de l’autorité fédérale, la plus élémentaire correction me semblerait consister en un devoir de réserve, ou mieux, dans la défense des policiers chargés de mission qui se font agresser physiquement dans l’exercice de leur fonction. Je peux comprendre et admettre qu’il veuille défendre son parti; mais selon la constitution helvétique, il n’est plus en position partisane: il n’est donc pas censé prendre position dans cette lamentable affaire. Mieux, il est censé défendre les institutions, et les fonctionnaires de police sont une partie essentielle de ces institutions, qu’on les apprécie ou non.

En réalité, cette affaire croquignolesque constitue un épisode supplémentaire dans la longue liste de provocations de l’extrême-droite en Europe et dans le monde; c’est une petite provocation, car l’UDC suisse extrémiste est constituée de petites gens; mais cela reste une provocation dans la logique extrémiste et anti-démocratique des mouvements de ce même bord. Le pire, c’est que cela fonctionne ! En France, Jordan Bordello se voit déjà Premier Ministre, et Marine le Pénis pose son cul sur le fauteuil de Présidente pour 2027. En Europe, même si la social-démocratie demeure aux commandes, les extrémistes ont gagné beaucoup de terrain; l’arme préférée reste la provocation, arme qu’ont peaufiné Berlusconi d’abord, et Trump ensuite. Même en Suisse, des mouvements néo-nazis comme « Junge Tat » trouvent des sympathisants plus nombreux qu’on ne le pense, souvent d’ailleurs dans les rangs de cette même UDC.

Trump a inauguré de manière spectaculaire ce genre de provocation en incitant ses « supporters » à attaquer le Capitole; Il a ensuite été imité, de manière moins organisée il est vrai, par Bolsonaro; et c’est vrai que MM Aeschi et Graber ont fait beaucoup moins fort au Palais Fédéral; chacun fait selon ses moyens, l’important, c’est la solidarité, n’est-ce pas ?

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Montagnards ?

L’italien germanophone Reinhold Messner a été le premier alpiniste à gravir les quatorze sommets de plus de 8000 mètres de la planète; il a escaladé le premier en 1972, et le quatorzième en 1986, soit quatorze ans plus tard; il est considéré dans le milieu de l’alpinisme comme l’un des meilleurs du XXème siècle. Depuis, de nombreux ascensionnistes ont gravi les quatorze 8000 de la planète; lorsque Erhard Lorétan devint le troisième homme au monde à réussir cette série d’ascensions (entre 1982 et 1995), un sponsor lui proposa de tenter l’ascension de ces quatorze sommets en une année; Lorétan rétorqua que c’était impossible, sauf à utiliser une infrastructure très lourde et de l’oxygène, ce à quoi il se refusait

Nirmal Purja, en 2019, escaladait ces mêmes 14 sommets en l’espace d’une même année, utilisant l’hélicoptère pour relier les camps de base et l’oxygène pour gravir les sommets; puis, en 2023, son record de six mois et six jours fut pulvérisé par Kristin Harila et Tenjen (Lama) Sherpa en seulement 92 jours. Ce record est considéré par beaucoup comme le record au plus lourd bilan carbone que l’on puisse imaginer, en raison de l’utilisation massive de l’hélicoptère pour la liaison entre les divers camps de base, en éludant les marches d’approche et le transport du matériel. Quant à moi, même si je suis opposé à l’utilisation aussi massive d’infrastructures lourdes pour permettre des records finalement assez dénués d’intérêt, je pense que certains tour opérateurs (comme NAMAS Adventure, par exemple) proposant une ascension express de l’Everest et éventuellement du Lhotse ont un bilan carbone nettement plus catastrophique que l’alpiniste norvégienne. Par ailleurs, Kristin Harila détient de nombreux autres records (hommes et femmes confondus), comme l’ascension de l’Everest et du Lhotse en seulement 8 heures, ou 26 sommets de plus de 8000 mètres en un an et trois mois; mais finalement, peu importe. A ce propos, Nirmal Purja fut l’un des premiers à mettre en évidence la surfréquentation de l’Everest en postant une photo devenue célèbre d’alpinistes (désolé, je n’ai pas trouvé d’autres dénominations) faisant la queue pour atteindre le sommet. Dans sa critique, il a juste oublié qu’il faisait partie intégrante du problème…

Plus récemment, des ascensionnistes de l’Everest ont vu une corniche céder sous leur poids; il est certain qu’en faisant la queue sur une arête, on charge davantage les corniches de neige qu’en passant individuellement, même lentement…

George Mallory, décédé le 8 juin 1924 sur la crête nord de l’Everest, avait en son temps répondu à un journaliste qui lui demandait à quoi pouvait bien servir l’ascension de l’Everest, et pourquoi lui voulait le gravir, « Parce qu’il est là »  (Because it’s there). Je peux imaginer qu’une raison similaire motivait Edward Whymper ou Jean-Antoine Carrel, et tous les pionniers de l’alpinisme de haut niveau, les Rébuffat, Cassin ou autre Bonatti. Mais depuis, tous les sommets les plus célèbres de la planète ont été conquis; bien qu’il reste encore un nombre impressionnant de pics de plus de 5000 mètres où personne n’a jamais mis les pieds, il est difficile de se faire désormais un palmarès avec des premières ascensions. Alors, on en a fait un sport; l’évolution a commencé d’ailleurs d’une manière assez logique : si vous devez être dans une zone de mort, autant y rester le moins longtemps possible; ainsi, Erhard Lorétan et Jean Troillet réalisent l’ascension du couloir Hornbein à l’Everest et retour en quarante-trois heures, sans oxygène; même Reinhold Messner salue l’exploit. Mais l’histoire retiendra que Kristin Harila a réalisé l’ascension de l’Everest ET du Lhotse en huit heures.

Certains disent déjà que l’alpinisme, c’est foutu. La montagne est devenue un terrain de jeu au même titre qu’un stade d’athlétisme; lorsque je pratiquais assidûment le ski de randonnée, je m’énervais lorsqu’étaient organisées des courses de ski-alpinisme comme la célèbre patrouille des glaciers; avec le recul, je pense que j’avais tort de m’énerver, l’évolution était parfaitement prévisible; à force d’améliorer le matériel et les infrastructures (comme les refuges de haute montagne), on encourage de plus en plus de monde à venir partager le terrain de jeux. Un peu comme lorsque vous construisez une autoroute pour fluidifier le trafic : elle sera rapidement saturée par les personnes voulant profiter de l’infrastructure, alors qu’à l’extrémité de l’autoroute, ce sont toujours les mêmes villes et les mêmes rues qui sont censées avaler ce trafic supplémentaire.

Ceux qui pratiquent l’alpinisme en cherchant la performance sont parfois d’excellents alpinistes; le problème, c’est qu’ils ne prennent plus vraiment le temps d’analyser l’environnement dans lequel ils évoluent. Ce printemps, une équipe s’entrainant pour la fameuse Patrouille des Glaciers a été prise par une tempête de foehn aux environs de Tête Blanche. Les acteurs de ce drame étaient apparemment (je ne les connais pas personnellement) des personnes expérimentées, donc peu susceptibles de se laisser piéger par une tempête de foehn, un risque bien connu sur la crète des Alpes, et ayant déjà causé des décès dans des circonstances similaires par le passé. Les prévisions météo sont devenues raisonnablement précises, comment des personnes dites expérimentées (et je n’ai aucune raison d’en douter) peuvent-elles se laisser piéger ?

L’attitude d’un montagnard change considérablement selon qu’il entreprend une course censée durer quelques heures ou plusieurs jours; son matériel aussi d’ailleurs. Envisager une course de montagne sur le plan de la performance, c’est considérer, volontairement ou pas, le verre à moitié plein : l’équipement est, sinon minimal, du moins considérablement allégé; et comme on va vite, il y a de fortes chances qu’on soit en train de boire l’apéro lorsque la tempête surviendra. Et il y a le biais de l’hybris, assez commun chez l’humain, qui veut que l’on se sente suffisamment compétent (ou physiquement assez fort) pour faire face aux éventuels imprévus. Lorsque l’on part pour plusieurs jours, avec éventuellement un bivouac, l’attitude change notablement, on considère le verre à moitié vide, et on tend à envisager le pire comme la normalité, ou du moins, on s’astreint à y être préparé. Mon intention n’est pas de critiquer les malheureux acteurs du drame de Tête Blanche, mais je pense que considérer la montagne comme un espace dédié aux sports constitue une grave erreur, et accessoirement une faute de goût, indépendemment du fait que la surfréquentation qu’engendre cette attitude me déplaît souverainement, voire tend à m’indigner, même si je ne suis moi-même plus en mesure de pratiquer ce genre d’activités pour des raisons indépendantes de ma volonté.

Etre expérimenté en montagne n’implique pas que l’on soit montagnard; cela ne l’exclut pas non plus bien sûr. Mais l’évolution actuelle tend à privilégier l’expérience technique à une attitude sans doute moins prestigieuse et moins rapidement accessible, qui implique une approche plus lente, plus progressive, où l’expertise technique cède le pas à l’observation et à la compréhension, où la rapidité fait place à la circonspection, et où l’objectif de performance cède la place à l’émerveillement. Je ne veux pas prétendre que « c’était mieux avant », cela n’a pas de sens, « avant » ne reviendra plus; mais ceux qui veulent vraiment vivre la montagne n’ont pas besoin de chronomètre; ils n’ont même pas besoin d’un sommet à escalader : la merveille de la montagne est partout, les Alpes permettent des expériences uniques sans se sentir contraint de s’entasser dans un refuge bondé, ou de finir la course avant le départ du dernier car postal à Arolla. Mais bien sûr, le sac sera plus lourd, le matériel plus conséquent, car il faudra se prémunir contre des risques moins prévisibles.

Mais la montagne a un prix. Et un vrai montagnard est prêt à payer ce prix. Toujours. Mais on ne peut pas en comptabiliser le montant en euros ou en francs suisses. Ni en heures, minutes et secondes.

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Fromathèque

Lorsque l’on vient du Chablais pour se rendre en France ou en Italie, à Chamonix ou à Aoste, on contourne la ville de Martigny (VS) et on aboutit invariablement à un rond-point orné (?) d’une sculpture multicolore et aussi incongrue qu’un entraîneur du FC Sion encore en activité après trois défaites.

Ce rond-point cache, derrière une grande station-service ENI en bordure de la route du Grand-St.Bernard, un magasin très mal mis en valeur appelé la Fromathèque. Pour y accéder en voiture, la manière la plus pratique est de sortir du rond-point en direction du col de la Forclaz, et d’obliquer immédiatement à gauche en direction de Plan-Cerisier, une route qui s’appelle joliment « Route du Soleil Levant ». Un parking à une centaine de mètres à droite permet de ranger son véhicule, car il semble que l’accès en transports publics n’aie pas été spécialement prévu.

Pourquoi vous parler de ce magasin ? Il se trouve qu’il propose une quantité appréciable de produits locaux de qualité vraiment très intéressante. Si par hasard, vous y parvenez, demandez à goûter le patéro… Un pâté apéritif de chasse sublime, une vraie tuerie. Et l’étalage propose une magnifique sélection de fromages et de spécialités du Valais, ainsi que quelques-uns des meilleurs vins du canton. Il pourrait servir de vitrine régionale aux automobilistes venant de France et d’Italie, s’il était mieux mis en évidence; mais il est pratiquement invisible de la route, et ne bénéficie d’aucune publicité particulière. Dommage; mais peut-être ne se soucie-t-on guère des clients étrangers ?

Récemment, je suis passé par cet endroit pour prendre un peu de ce fameux paté-apéritif, le patéro, et acheter du fromage à raclette; j’ai demandé qu’on m’apprête le fromage pour des raclonettes, certes moins pittoresques qu’une raclette traditionnelle avec une vraie meule travaillée au couteau, mais plus pratiques pour déguster une raclette lorsqu’il y a peu de convives. On m’a désigné un étalage où s’empilaient des multitudes de barquettes de plastique avec des portions précoupées de fromage; comme dans n’importe quel supermarché, en somme. J’ai fait remarquer que le plastique ne me semblait pas utile pour une raclette, et demandé un fromage à la coupe; finalement, si je vais dans un magasin spécialisé, ce n’est pas pour obtenir un service que n’importe quelle supérette peut m’offrir. Cette demande a eu le don d’agacer la personne qui me servait; elle s’est retenue de m’envoyer promener, mais tout juste. Elle a cherché deux quarts de meule de fromages (emballés dans du plastique) et m’a demandé quel fromage je désirais. Goûter avant de choisir n’était visiblement pas prévu dans les réponses possibles, donc j’ai demandé innocemment « un bon fromage qui a du goût », et on a bien voulu consentir à me couper dans l’un des quarts de meule la quantité que je souhaitais, mais sans me proposer de l’apprêter en tranches, alors qu’une machine adéquate était disponible. Pour le patéro, on m’a indiqué d’un geste agacé où il se trouvait et je me suis servi. Je dois admettre que la phase du paiement s’est par contre passée sans anicroches : le lecteur de cartes a accepté ma carte de crédit sans se formaliser du fait que je n’étais pas valaisan.

Je veux préciser que la raclette était réellement excellente, et le patéro est une vraie tuerie. Je me répète, mais la qualité des produits de la Fromathèque est vraiment supérieure. Mais pourquoi le service est-il si lamentable, avec un accueil souriant visiblement non prévu dans le contrat d’engagement ? Pourquoi une maison spécialisée dans le commerce et la promotion du fromage ne peut-elle éviter la mise sous barquette plastique de ses produits, alors que partout dans les supermarchés, on tente désormais d’éviter ce type d’emballage polluant, malaisé à recycler et énergivore ? Pourquoi, par ailleurs, l’endroit n’est-il pas mieux mis en évidence, alors qu’il constitue une image promotionnelle pour la région et le canton ?

Il semble que certains ne puissent s’empêcher de répéter encore et encore les mêmes erreurs. On veut promouvoir l’une des plus belles régions de Suisse et du monde pour y organiser un évènement de portée mondiale, et on allume un vieux tonneau rempli de mazout au sommet d’une montagne emblématique. On veut organiser une descente de ski Coupe du Monde dans un site exceptionnel, mais on réserve des créneaux temporels inadéquats et des moyens mécaniques disproportionnés pour « aménager » un glacier qui n’avait pas besoin de cela pour se dégrader. On veut organiser des championnats du monde de ski alpin, mais on délègue la responsabilité des infrastructures à des compagnies étrangères pas forcément concernées par ce genre d’activité. On veut promouvoir les produits locaux, et on installe dans un local situé dans un endroit difficile à localiser des vendeurs peu soucieux de l’accueil des clients.

Ces critiques ayant été faites, je vous conseille tout de même de faire un détour par la Fromathèque; et éventuellement de continuer ensuite en direction du magnifique village de Plan-Cerisier, en faisant un arrêt-apéro à la cave de Florian et Marie Besse (depuis quelques années secondés par leur fille Mélanie) pour une dégustation, et poursuivre ensuite sur la route étroite (en cul-de-sac) vers le restaurant de Plan-Cerisier, qui possède la plus belle terrasse de la région de Martigny. Vous ne regretterez pas vos tribulations, même si l’accueil de la fromathèque puisse éventuellement vous laisser sur votre faim. Et, je me répète encore une fois, les produits proposés sont excellents, même s’ils sont parfois assez mal vendus.

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