Pour beaucoup de nos contemporains, la gloire ou la richesse, voire les deux ensemble, car souvent liées, sont des objectifs de vie primordiaux. Toutes leurs vies sont conditionnées par une recherche du pouvoir, par le biais de la politique ou par le biais de l’économie, mais un peu curieusement, lorsqu’ils sont parvenus à leurs fins, ils continuent à se battre pour y demeurer en dépit de la logique élémentaire qui devrait les inciter à se consacrer à d’autres objectifs, les leurs ayant été atteints. C’est une tendance que l’on retrouve chez de nombreux êtres humains; même dans des domaines pourtant réservés aux plus jeunes, comme le sport : il y a plein de vieilles gloires qui tentent de s’accrocher à un passé plus prestigieux. Nous vivons actuellement un exemple particulièrement sensible de ce genre d’attitude, puisque la plus grande puissance mondiale est dirigée par un président de 81 ans, et que l’un des principaux prétendants à sa succession est un jeune homme de 78 ans, qui a déjà été président et accessoirement grossier, machiste, vulgaire, menteur invétéré et probablement mafieux.
Ce n’est pas un phénomène nouveau; en 1997, Pierre Accoce et le Dr Pierre Rentchnik publiaient un ouvrage intéressant, à relire même s’il date un peu, « Ces malades qui nous gouvernent ». On y indiquait quelques pistes pour inciter des dirigeants diminués à renoncer à leurs fonctions en temps utile sans impliquer le corps médical et en respectant la dignité de l’individu. Ce livre avait été publié suite à la présidence de François Mitterand, qui avait dissimulé une maladie grave lorsqu’il s’était présenté pour un second septennat en 1988, et il ciblait aussi d’autres dirigeants, souvent français, comme par exemple Georges Pompidou. Le cas de Mitterrand est particulièrement exemplaire : on lui diagnostique un cancer de la prostate en 1981, mais il va tout de même chercher un deuxième septennat en 1988; d’aucuns crieront au sacrifice face aux intérêts de la Nation, mais le sacrifice ne consisterait-il pas plutôt en la décision de se résigner et soutenir une candidature plus jeune et donc plus résiliente et plus à l’écoute des problèmes qui seront d’actualité à la fin du mandat actuel ? Il me semble au contraire que l’attitude des Mitterrand, Biden et autres Trump relève de l’égocentrisme de bas étage, de la peur de voir son nom disparaître du haut de l’affiche, de la crainte de devoir déléguer un pouvoir auquel on s’est habitué.
Dans le monde économique, c’est peut-être encore plus flagrant, bien qu’avec des effets moins immédiatement perceptibles pour le commun des mortels; aux Etats-Unis, Elon Musk et Jeff Bezos se disputent – avec quelques autres, dont le français Bernard Arnault (LVMH) – le titre discutable de plus grande fortune de la planète. Ces personnages, dont la fortune s’évalue en centaines de milliards d’euros détiennent un pouvoir immense, mais non contrôlé par les règles démocratiques. Ils peuvent, par leurs ressources et leurs financements souvent opaques, soutenir de manière très concrète la campagne ou la politique de tel ou tel candidat dans le cadre d’une élection majeure; candidat qui, élu, deviendra ainsi de facto leur obligé, voire leur débiteur par la suite, créant ainsi les conditions cadre pour s’enrichir encore davantage.
Les hommes acquièrent du pouvoir en vue de réaliser des objectifs auxquels ils croient; mais arrivés au pouvoir, ils se rendent compte que ces objectifs sont peut-être irréalistes, et surtout que le pouvoir est une chose confortable et enivrante. L’exercice du pouvoir corrompt les idéaux qui ont conduit à la prise de pouvoir…
Il y a une phrase qui résume quelque peu tout ce discours, et son auteur est assez inattendu, car c’est une personne qui s’est accrochée au pouvoir absolu de quasi-dictateur pendant près de cinquante ans :
Sans le pouvoir, les idéaux ne peuvent être réalisés ; avec le pouvoir, ils survivent rarement.
L’auteur de cette phrase est Fidel Castro, dirigeant de Cuba de 1959 à 2008.